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Une vie d'Hommes... (23)

Publié le 13 juin 2009 par Tryskel31500

Une vie d'Hommes... (23)


Lorsque j’étais infirmier de garde à Hourtin, j’étais intervenu dans la nuit, sur la route de la plage, sur un accident de la circulation n’impliquant qu’une seule voiture, une GS Citroën.

A l’intérieur de cette voiture il y avait 4 passagers, nous étions partis en ambulance pour les premiers secours, le choc avait du être terrible, au niveau de la carrosserie, la partie métallique entre le pare-brise et la portière avant droite avait été sectionnée et l’homme situé sur le siège dit « place du mort » était passé au travers.

Des quatre passagers, deux étaient assis parterre, le conducteur était très sonné, mais conscient et plus ou moins debout, tandis que le dernier était allongé au sol, inanimé mais en vie.

La plaque de sang, paraissant comme une marre sombre sur l’asphalte était d’une étendue impressionnante, je me suis approché de suite de lui et j’ai pu constater qu’il s’agissait de Guy Ariitaï, un des matelots cuisinier de la base maritime qui était originaire de Tahiti.

Eclairé par les phares de l’ambulance, une de ces magnifiques DS break, j’essayais de voir, tant bien que mal les dégâts qui causaient une telle hémorragie, c’était au niveau du cou, à droite, le sang coulait par saccades, j’imagine que l’artère devait être touchée.
 
J’ai aussitôt pratiqué un point de compression d’abord à mains nues, puis avec un pansement compressif, il a été le premier évacué vers notre infirmerie - hôpital pour préparation à l’évacuation vers le centre hospitalier de Bordeaux situé à 62 kilomètres de là.

A l’infirmerie, Guy a repris conscience, tout doucement, et tranquillement, sa forte alcoolisation lui a permis d’être sensiblement anesthésié, il ne savait pas vraiment ce qu’il se passait, c’était une bonne chose, j’ose imaginer la douleur qu’il aurait pu ressentir s’il n’avait pas été imbibé !

Une fois le cou immobilisée et la plaie béante totalement compressée, Guy est évacué en premier lieu vers la polyclinique de Lesparre, il a du partir dans la matinée vers l’hôpital de Bordeaux, pour moi, il s’agissait tout simplement d’une intervention comme une autre ne connaissant pas plus que ça ce beau polynésien d’une vingtaine d’années à peine.

A mon retour d’intervention, une vague de vaccinations a lieu à l’infirmerie, j’essaie tant bien que mal de m’isoler pour camoufler les draps qui aux yeux de certains peuvent avoir une allure de films d’horreur.

Je ne reverrai pas Guy avant la visite qu’il passera avant son retour pour Tahiti, il vient pour passer sa radio pulmonaire que je lui fais avec grand plaisir, j’ai juste en face de moi la cicatrice de sa blessure, impressionnante de grandeur, elle tourne autour du cou comme un reptile.

Guy me remercie une fois encore, il est persuadé que je lui ai sauvé la vie, que sans moi il ne serait plus de ce monde, je n’ai pas l’impression d’avoir fait un acte héroïque, juste mon devoir, juste mon travail, juste …

Si un jour je venais à passer à Tahiti, je dois impérativement aller le voir, il me recevra avec tous les honneurs, lui et sa famille dont il me transmet tous leurs remerciements.

A Tahiti, lorsque nous habitions au PK 18.5, côté montagne, nous avions au bout de la ruelle, là où j’attendais le truck, un magasin, genre épicerie où l’on trouve un peu de tout, un petit établissement de village, en passant du gaz, à l’épicerie commune, du petit primeur à la boucherie, avec dépôt de pain et de boisson…

Tous les matins, avant de prendre le truck pour me rendre en ville ou au travail, un maraîcher arrive en pick up pour fournir l’épicier en légumes frais, je ne vois jamais personne, pas le temps, mais je sais que ce sont ses légumes que nous mangeons tous les jours, rarement nous achetons nos légumes ailleurs, la proximité y fait certainement beaucoup.

Toute la durée de mon séjour j’ai fait en sorte de trouver Guy, dans l’annuaire, tous les Ariitaï que je trouve sont situés dans la ville de Faa’a proche de l’aéroport ; je prends régulièrement la route de la côte pour tenter de les trouver, mais pas de chance, les personnes que je rencontre ne connaissent pas Guy, ou l’ont perdu de vue, ils savent
cependant qu’il vit à Tahiti et pas dans les îles voisines, une chance, bien mince, mais un espoir quand même.

Les semaines, les mois passent, nous sommes déjà en attente d’accueillir dans les semaines à venir le bébé que nous allons adopter, le retour en France métropolitaine est donc très proche.

En désespoir de cause, j’appelle une dernière fois chez un Ariitaï que je prends dans l’annuaire et que je n’ai pas trouvé sur place, ça sonne, ça sonne, et enfin ça décroche… un enfant me répond, il doit avoir environ 13 ou 14 ans à la voix et connaît bien Guy, c’est son frère…

Nous vivons notre dernier week end en Polynésie Française, nous filons donc vers l’endroit indiqué par le frère de Guy, c’est après l’isthme de Taravao, au sud de l’île en allant vers Pari, un coin encore sauvage où l’on ne peut accéder qu’à pieds.

Je ne trouve pas, il faut dire que je n’ai pas d’adresse, même pas un point kilométrique, son frère m’a dit que je trouverai facilement, ce n’est pas le cas, je suis sur le point de repartir avec K. et les enfants, bébé T4 dort, je vois une petite fille près de la route, au bord d’un champ, je m’arrête.

La petite gamine me regarde avec ses grands yeux, une maison au loin, après le champ, pas vraiment de vie, un homme dans un jardin, probablement un parent continue à travailler sans s’occuper de l’enfant.

Je m’engage dans une petite discussion pour lui demander les renseignements qui me taraude depuis notre arrivée sur Tahiti, elle positive de la tête et surprise elle réagit en criant un « papa, le monsieur veut te voir », elle est la fille de Guy !!

Guy se relève, il est l’homme du jardin, je le reconnais, il arrive rapidement, j’en ai le cœur qui bat à 100 à l’heure, il me demande ce que je veux mais je ne réponds pas en parole, juste par un geste, je pose mon doigt sur sa cicatrice, son visage s’illumine et me sert dans ses bras… nous en avons les larmes aux yeux…

Guy me propose de venir passer au moins une journée avec sa famille, ses enfants et son épouse sortent de la maison du bout du champ que je croyais sans vie, mais je dois lui avouer que nous partons dans quelques jours… il est déçu, mois aussi, et c’est là que je reconnais ce pick up que je vois tous les jours depuis deux ans ; Guy livre notre épicier et nous mangeons ses légumes à presque tous les repas !!
 
J’aurai rempli ma mission, le retrouver, trop tard, mais c’est fait quand même…

C’est à lui que je pense, mon enfant mort dans les bras, les larmes coulent, et je pleure de cette amitié éloignée… de ce territoire qui m’est cher, qui me lie par l’amour d’un enfant que je n’ai plus, d’un peuple que j’adore !!



A suivre...
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