Une vie d'Hommes... (24)
T4 repose dans le petit cimetière près de l’église de Querqueville où nous habitions depuis peu avant son départ pour le fenua …
J’y passe au moins trois fois par jour à répandre ma tristesse en larmes abondantes, ma peine est immense, je suis meurtri, je ne peux plus vivre sans lui.
Le matin, avant le travail, je reste assis sur cette terre Normande qui m’a arraché mon fils du bout du monde, ce fils que j’aime tant et m’accompagne tous les jours en pensée ; j’y reviens le midi quelques minutes et y passe le soir avant de rejoindre la maison.
J’aimerais dormir là, à même le sol, je prends appui sur sa croix qui supporte déjà nombre de colliers tahitiens… elle est simple, elle est sobre, elle est grise, grise comme ce ciel depuis qu’il est parti…
T4 a été transféré dans une petite pièce, une annexe de la morgue afin que nous puissions le visiter aussi souvent que nous le désirons, nous y passons beaucoup de temps, cela ne fait pas encore vingt quatre heure qui nous a quitté et nous sommes toujours avec lui.
Le major infirmier que j’avais à Tahiti est maintenant le responsable du personnel de l’hôpital de Cherbourg, je l’ai retrouvé comme je te l’avais dit dans d’autres circonstances beaucoup plus dramatiques, il se permet même de venir jusque chez moi pour me faire part de mon interdiction de venir à la morgue voir et pleurer mon fils alors que nous venons d’acheter des fleurs que nous nous apprêtons à déposer près de sa couche.
Plainte a été déposée par le procureur de la république pour infanticide, je suis anéanti une nouvelle fois, c’est comme une deuxième mort de mon fils, comment aurais-je pu porter la main sur mon fils, ces gens sont fous !!
Partis en voiture, nous rejoignons l’hôtel de police, je crois me rappeler que c’est P. le mari pompier de mon amie d’enfance qui nous y conduit, l’indélicatesse des agents de police est incroyable, ils m’indiquent clairement et pas à demi - mots que lorsque l’on est capable de tuer son propre fils on n’a pas à s’étonner de cette mesure de justice !!
J’étais entré dans l’établissement avec le pot de fleurs blanches dans les bras, je leur balance à travers le commissariat et je pars furieux et en pleurs.
Arrivés à la maison, un appel du procureur en personne m’explique les méandres de la loi en matière de décès d’enfant, et s’excuse quant aux propos des agents de police à mon égard, il veut seulement m’entendre dire que je ne m’opposerai pas à la pratique d’une autopsie pour connaître les raisons du décès de T4, ce que j’accepte aussi malgré l’image que cela me procure, mais je veux savoir aussi ; il donne alors ordre à l’hôpital de me
laisser libre accès.
Le petit lit de T4 est placé sur une grande table, il est entouré de nombreuses fleurs de pruniers et de cerisiers qui fleurissent joyeusement la cour de l’hôpital, il est inondé de fleurs blanches et roses, de pensées aussi, de pensées …
T4 est parfumé à chacun de nos passages d’une eau de tiarés ramenée de Tahiti, j’aime cet enfant, je le sens mien, mais parti, vers d’autres mondes plus sereins !
Une collègue de stage de K. épouse d’un photographe de Cherbourg nous fait quelques clichés, nous n’avons pas eu le temps de faire assez de photos de lui, tout est prêt pour la cérémonie maintenant, mon fils peut se reposer, moi aussi peut-être.
Après recherches auprès des services des renseignements qui ont été formidables, j’obtiens le numéro de téléphone de Sylvain et Kathleen, les parents biologiques de T4, je les avertis de notre malheur, de notre tristesse, je pleure au téléphone.
Kathleen est enceinte d’une petite fille, elle me propose son prochain enfant, comme on fait un don d’enfant à Tahiti, aussi simplement que ça, mais je refuse, T4 est irremplaçable, et je pense que les problèmes rencontrés entre K. et T4 m’ont suffisamment marqués à vie.
Je ne me rends compte de rien, je n’ai pas la notion du temps, je ne dors pas non plus, des amis et la famille de K. sœurs et frères de Nantes, inquiets pour ma santé, et avec la grande peur que je ne sois pas d’aplomb pour l’inhumation appellent un médecin de garde, une femme.
Après auscultation je suis en hypertension importante, elle craint pour mon cœur, pour quelles raisons, je ne suis pas malade du cœur, quelle absurdité !! en dépit de mon arrogance et ma résistance, elle m’administre une forte dose d’Equanil et de Valium, censée me faire dormir, ce cocktail n’a pas eu raison de moi, je continue de plus belle à parler de lui, à pleurer, à me sentir mal.
Le mardi 26 avril nous nous rendons à l’hôpital civil où T4 a été conduit pour être autopsié, nous attendons sagement d’être reçus par le médecin légiste, nous sommes arrivés beaucoup trop tôt, nous sommes attendus beaucoup plus tard, l’intervention n’est pas terminée…
L’aide du médecin sort alors devant nous avec un sac contenant les viscères de notre fils, il passe devant nous, sans retenue, je ne sais même pas s’il fait attention, un filet de sang dégouline du sac, c’est horrible.
Le médecin sort alors, et surpris, nous voit, il nous explique qu’ils sont en train de remettre T4 en état présentable et que nous pourrons alors le voir.
T4 n’est pas présentable, T4 n’est plus le fils que j’avais, il est une enveloppe charnelle qui a perdu le rebondi de ses jolis yeux amande, au crâne déformé et entouré d’une bande Velpo, d’un thorax enfoncé, vidé, là on nous rend, je prends conscience que mon fils ne dort pas, mais qu’il est mort !
Le mercredi 27 avril, nous allons accompagner mon fils en cette terre Normande au cimentière au haut du village situé en bord de mer.
Ma famille arrive, ma mère, mon père, mon jeune frère G. âgé de 12 ans et ma grand-mère maternelle âgée de 88 ans, elle est noyée par le chagrin, elle revit des moments passés, des moments d’avant la naissance de ma mère, quand Janine est décédée à 4 ans ! Mon frère aîné qui habite à moins de 100 km de là est venu aussi avec mes parents, il se tient à l’écart de tout le monde, il se marginalise…
Lors de la mise en bière, mamie pleure tout ce qu’elle peut, me sert contre elle et me confit que ce que je vis actuellement ne me quittera pas jusqu’à ma mort, elle a raison, elle a parfaitement raison…
T4 part en terre habillé de la robe de baptême familiale, celle là même qui a été achetée par les parrain et marraine de mon frère aîné et qui nous a tous vus dedans pour cette occasion, ainsi que mes aînés, sauf T3.
La cérémonie a lieu dans l’église de l’hôpital militaire, la délégation des infirmiers est importante, tous mes collègues sont présents, ainsi que tous les services qui envoient quelques représentants, mon frère reste sur les marches, il n’entre pas.
Nous nous raccrochons à des fleurs, des freesias blancs, l’odeur maintenant, à quelque endroit que je me trouve m’arrache des larmes incontrôlables !
A mon retour au travail, mes collègues, inquiètes et peut être curieuses me demandent qui était le clochard à la porte de l’église, quand je leur dirai qu’il s’agit de mon frère, elles s’excuseront de m’avoir poser la question, je suis un peu honteux de ma réponse, mais je ne peux pas faire autrement !
T4 n’aura vécu que 10 mois et 3 jours, nous aurons eu que peu de temps avec lui, je l’aurai aimé plus que de raison… Comment peut on aimer un enfant qui n’est pas le sien ??
Simplement, avec beaucoup d’Amour, suis-je trop paternel… ? J’aime tous mes enfants du même amour, mais la perte de T4 m’a marqué à vie, les années passent et je crois que je soufre de plus en plus !!
La place de T4 est maintenant prévue auprès de mon père, qui sera aussi la mienne dans quelques temps, j’attends le moment !
A suivre…







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