
Dans un quartier centré d’un Paris printanier, je m’attarde un instant le temps d’un déjeuner.
L’élégance parisienne est exclusivement masculine. Je cherche en vain, des jupes fluides, des robes glamour, des escarpins, des bas coutures, mais rien, rien qui ne vienne accréditer la réputation de l’élégance de la gente féminine française.
Par ailleurs, ce qui est loin de me déplaire, des cols blancs cravatés m’offrent un défilé permanent à l’heure de la pause.
Une assiette nordique, un amour scandinave en moi toujours présent, me monopolise le temps de faire disparaitre les crampes me torturant depuis plus d’une heure à présent.
Le saumon fumé dépecé sous la lame de mon couteau, les toasts et autre blinis grignotés du bout des dents suffisent à faire rapidement taire les grondements de mon estomac robotisé par mon horloge biologique.
Rassasiée, je peux me prêter enfin à mon passe temps favori sur les terrasses des cafés et brasseries parisiennes aux premiers rayons du printemps.
Je me délecte du ballet incessant que m’offrent ces messieurs costumés, cadres ou dirigeants, arrachés à leur emploi du temps, l’espace d’une cigarette ou d’une pause café prolongée.
Trois d’entre eux, plus laxistes ou moins surchargés de boulot s’installent à mes côtés .Il est l’heure pour eux de recharger les batteries, d’une salade vite avalée et d’un café serré.
Je me plonge sans conviction, dans un bouquin que je viens de me procurer, non sans difficulté, à la Fnac Saint Lazare. La raison ?
Avez-vous eu la curiosité un jour, de rechercher le rayon de la littérature érotique dans ce genre d’endroit…peu importe l’enseigne, c’est toujours en bas d’une console, dans un coin perdu du magasin…En plus là n’est pas le pire ….parfois le genre littéraire a carrément disparu. C’est le cas de la Fnac des Ternes, à Paris. A croire que la célèbre enseigne ait perdu la légitimité de sa réputation d’agitateur de curiosité…
Je me plonge donc dans un bouquin de poche, de ceux qu'’on lit pour tromper sa solitude à la terrasse d’une brasserie. Enfin pas vraiment …je lis des nouvelles érotiques, « Sensualités », de Martin Laliberté, un auteur Canadien.
Pas vraiment accrocheur, pas vraiment original, pas vraiment littéraire, pas vraiment rien du tout …Je m’ennuie rapidement …Il n’y est question que de vulve, de poils duveteux et blonds, ou de poils plus taquins et arrogants, de doigts qui s’insèrent, de pines qui crachent …Un univers érotique qui ne me correspond pas , j’abandonne , pose mon bouquin sur la table , et recherche dans mon sac un calepin….j’ai du temps devant moi, mon amie ne me rejoindra qu'’en fin d’après midi…
Un sein, une main, masculine, l’illustration de mon bouquin, il n’en faut pas plus pour subtiliser l’intérêt d’un de mes voisins qui commence à sérieusement à s’ennuyer sous les analyses professionnelles déferlantes d’un de ses collègues…Discrètement sous les verres de mes lunettes de casse- couilles, heu pardon presbyte, mon cristallin trahit mon âge, j’envisage d’un regard lointain mon voisin…
Port aristocratique, lueur du feu dans les yeux, cheveux argentés, une petite cinquantaine stabilisée, une belle gueule, une gueule quoi …séduisant, très séduisant dirais-je ! J’ai juste envie de le croquer !
Sur mon calepin, mon bloc à esquisses, ses traits grossiers naissent, un arrondi, une arête de nez, l’ombre de lèvres, des yeux sans âmes, esprit volé sur l’amalgame de mes pensées ….J’estompe son charme sous les empreintes de mes doigts, j’intellectualise ses émotions sous la ferveur de mon crayon …
Je le regarde avec passion, et lorsque son regard se pose dans le mien, je l’affronte en tentant de le dévoyer, pour d’une lueur lubrique éclairer sa pupille qui nait sous mes doigts.
Dieu qu'il est beau sous mon regard, Dieu qu'’il est troublant, entre troublé et timide, pudeur et impudeur.
Les hommes entre eux ne demeurent jamais bien sérieux, souvent leurs dialogues dérapent sur des terrains glissants …
Je m’amuse, je souris de cette déviance et lui, lui, il rougit …j’adore ce semblant d’indifférence qu'’à mon encontre il tente d’établir…
Mais je poursuis mes exigences, à savoir dresser de lui un portrait, celui d’un homme fugace qui passera dans ma vie sans y être invité.
D’une oreille discrète, j’emprisonne des bribes de discussions. Il y est question de Barbara, la dernière stagiaire qui s’est fait sauter par Marc, le jeune type du marketing, ou encore D’Isa, qui dit-on est bi….C’est tendance ! Et toi Arnaud ?
Arnaud, c’est son prénom, pas mal avec cette belle gueule d’amour qui ne rime pas avec toujours !
« Ah au fait, Gilles, note mon nouveau numéro perso…. »
Je gomme, j’efface, j’espace, je note 06 12 13 08 57
Je peaufine mon esquisse, signe mon ébauche, tourne un regard vers Arnaud, adresse un sourire à Gilles sans qui je n’aurais pu acquérir le numéro ! Puis sans aucune explication ni retenue, je me lève et perchée sur mes hauts escarpins, m’approche d’Arnaud lui tend le dessin. Dans la foulée, je réclame l’addition, règle ma note et tente de m’éclipser sous le regard intrigué du croqué…
« Attendez, je vous offre un café
-Merci mais je n’ai pas le temps »
Je m’échappe, le sourire aux lèvres, heureuse du trouble et de l’émotion provoqués par ma mystérieuse intrusion, pénètre au « Chat Bleu » acheter quelques bouchées savoureuses puis me dirige vers le parc Monceau tout proche en repassant devant la brasserie….Arnaud n’est plus là !
Lorsque j’aborde le Parc Monceau, je cherche un banc ….m’assoie !
Un instant d’amusement, une gueule d’amour en mémoire, je compose un sms sur mon Smartphone
« Merci pour le café Arnaud, mais j’avais juste envie de vous croquer ! »
Envoyer
Le bruit familier de la réception d’un texto m’interpelle, et une voix bien réelle que je reconnais déjà punit mon intrusion…
« Je suis là à présent, j’ai juste envie que vous me croquiez »
Secrètement je remercie Martin Laliberté et ses « Sensualités », puis le temps fait une pause dans laquelle je m’engouffre sans réfléchir !
Je crois que j’aime déjà ma punition, mais n’avais pas recherché la correction !
© 2011 Mysterieuse






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