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Entretien avec Lionel-Edouard Martin

Par Eric Bonnargent

Entretien avec Lionel-Edouard Martin

Éditions du Sonneur


Alors qu'aujourd'hui même paraît son 10ème roman, Anaïs ou les Gravières, nous vous proposons de lire l'entretien que Lionel-Édouard Martin a accordé à Marc Villemain, tel qu'il parut dans le dernier numéro du Magazine des Livres (n° 34).

Stylisteincomparable, auteur d’une œuvre romanesque et poétique à la fois classique etdéroutante, résolument tournée vers la tradition et d’une liberté de forme etde ton où l’on entrevoit le meilleur de la modernité, Lionel-Édouard Martin peutse prévaloir, après une vingtaine d’ouvrages, de la fidélité d’un lectoratpassionné qui, s’il grossit livre après livre, n’en reste pas moins constituéde happy few. Moyennant quoi, il estsans doute, de nos grands écrivains vivants, le plus méconnu. Aussi,alors que les éditions du Vampire Actif (où parut déjà ce roman très beau ettrès singulier qu’est La Vieille aubuisson de roses) viennent de publier un recueil de proses poétiques (Brueghel en mes domaines), ai-je vouluprofiter de l’occasion pour le faire mieux connaître des lecteurs.Jene me souviens pas en vertu de quel détour ou aléa j’en suis arrivé à le lire,il y a de cela quelques années. Le fait est que j’ai commencé à en parlerautour de moi, à offrir ses livres, à les recenser ici ou là, avant que lachance ne me soit donnée de le rencontrer. De cette première rencontre naquitune deuxième, laquelle en engendra d’autres, qui elles-mêmes aboutirent àl’envie de mêler nos pas. Ainsi, de lecteur à critique puis ami, j’aidorénavant la chance de compter au nombre de ses éditeurs – au Sonneur, donc,où paraîtra en mars prochain le magistral Anaïsou les Gravières. Je dis tout cela afin de lever toute ambiguïté quant austatut du texte qui suit, fruit d’un échange à bâtons rompus plutôt que classiqueentretien.Dufait de sa réserve naturelle et d’une réticence à l’exposition, du fait ausside la relative confidentialité où les grands médias littéraires le cantonnent,nous ne savions jusqu’alors que bien peu de chose de Lionel-Édouard Martin, decette voix singulière et de cet esprit intempestif.Cela rend son propos ici plus précieux encore.


Marc Villemain. Vous souvenez-vous, pasnécessairement de votre premier livre, ni même de vos premières lectures, maisde votre premier contact avec la chose écrite ? 
Entretien avec Lionel-Edouard Martin
Lionel-ÉdouardMartin. Un peu comme Charles FosterKane, dans Citizen Kane, meurt avec àla bouche son fameux « Rosebud », peut-être passerai-je l’arme àgauche en murmurant dans mon ultime souffle « la pipe du papa dePipo. » Cette phrase, mon premier contact avec la chose écrite ? Sansdoute pas, j’avais dû, bien avant mes six ans, tâter du journal, déchiffrervaille que vaille avec ma mère des enseignes d’épicerie, ânonner du papierd’emballage. Mais le véritable apprentissage de la lecture, il est passé, àl’école communale, par cette méthode syllabique où s’apprenait pas à pas lacorrespondance, complexe en français, des sons et des lettres. Il dut y enavoir bien d’autres avant – la découverte des voyelles, il me semble, avantcelle des consonnes – mais encore aujourd’hui j’ai cette phrase qui « dansma cervelle se promène / Ainsi qu’en son appartement », tel le chat deBaudelaire, et qui « Me remplit comme un vers nombreux. » C’est que, dans sonprincipe, elle fonde ce que je crois être devenue mon écriture, à tout le moinsmon écriture poétique : une scansion par les sonorités, une explorationdes mondes possibles par les mots générés par les sons. Personne autour de moine s’appelait bien évidemment « Pipo », mon père ne fumait pas :cette espèce d’écholalie suggérait qu’il existait quelque part un Pipo dont lepapa fumait la pipe, et dont je ne savais rien. C’était plonger dans unimaginaire d’autant plus fertile que, si j’ai bon souvenir, la phrase étaitillustrée de dessins : on nous montrait Pipo, on nous montrait son père,on nous montrait la pipe de ce dernier, et tout cela, parfaitement discontinudans ses représentations graphiques, formait, uni par le langage, cette phraseoù les « p » se déployaient comme autant de points de soutènementpour constituer ce pont, cette phrasepresque octosyllabique, « la pipe du papa de Pipo », jetée comme unevoûte sur l’espacement des êtres et deschoses. De cette expérience, j’ai gardé cette conviction que la langue est cequi relie, qu’elle est là pour mettre en rapports. Je n’ai certes pas le talentd’un Leiris pour tâcher de cerner au plus près toutesles implications de ce premier contact avec des éléments graphiques, mais j’aila presque certitude qu’il a fondé mon engagement, très précoce, dans lalittérature. 
Marc Villemain. La langue est ce qui relie, dites-vous – question religieuse par étymologie, sice n’est par excellence. Il n’est d’ailleurs pas un de vos romans qui ne fasseétat de ce quasi impératif catégorique, pas un de vos personnages qui n’éprouvele besoin de se caractériser, de se singulariser par la langue : cette vision du monde requiert une diction du monde. Pourtant, cespersonnages ne passent guère pour liants,ils sont plutôt bourrus, taiseux, peu ou prou asociaux. Ils se gardent d’unesociété qui les accable, en vertu peut-être d’une pudeur, d’une humilité, d’uneéthique de l’effacement. Est-ce à dire qu’ils optent pour un lien détournéd’avec le monde ? que la langue leur permet de continuer à se sentirmembres de la communauté des hommes sans avoir à en souffrir le commerce ? 
Lionel-Édouard Martin. Mespersonnages vivent en effet dans un autre monde que le nôtre – « lenôtre » au sens de celui d’aujourd’hui, j’aurais garde de nous inclure,vous et moi, dans ce collectif. D’une part, leurs histoires se déroulent assezsouvent dans des époques antérieures où le « vivre ensemble » étaitpeut-être plus facile ; d’autre part, quand leurs itinérances sontcontemporaines, ils sont coupés, ou se sont volontairement coupés, d’un universqui leur pèse et dans lequel ils ne se reconnaissent pas. C’est qu’ils sonttous, plutôt plus que moins,« conservateurs » – j’emploie le terme sans aucun dessein politique –, et qu’ils n’acceptent pas, ou qu’ils acceptent mal,les évolutions d’une société meurtrie par la modernité, voire par ce qu’onappelle « mondialisation », et dont les valeurs traditionnelles ontété battues en brèche. La plupart ont préféré se murer dans le silence et dansla solitude plutôt que d’affronter le fracas du monde et la foule qui lepropage ; parce qu’aussi presque tous, si modestes soient-ils, se sententinvestis d’une parole intérieure, essentielle, différente de celle ducommun, et qui les marginalise pour les mener,sous des modalités diverses, à la littérature, soitqu’ils écrivent eux-mêmes, soit qu’ils confèrent à autrui la possibilité detranscrire littérairement leur destin – dans mes textes narratifs, il y aconstamment, qui traîne, accroché à leurs basques, un écrivain dont ils sontles doubles et les métaphores. Cet écrivain, il s’exprime toujours à lapremière personne du singulier, aupoint qu’on pourrait assimiler, n’en déplaise à Proust, le narrateur àl’auteur : j’assume quant à moi pleinement cette identification, et je nefais que consigner, en tant qu’auteur, ce que je ressens d’une société quin’est plus celle de mon enfance et où je peine à trouver ma place. Ces propos –qu’on pourra juger pessimistes – n’ont toutefois rien de vraimentoriginal : un Jean Clair, un Richard Millet, un Jack-Alain Légerpourraient aussi bien les tenir, comme les ont aussi tenus les romantiques de1830 ou les pamphlétaires des années 1900. 
Marc Villemain. Si vous prenez soin deprévenir que votre propos est « sans aucun dessein politique », vousn’en arrivez pas moins, non sans esprit de suite, à tancer la« modernité » et la « mondialisation », allant jusqu’à vousréférer à une catégorie d’écrivains qui, même en usant d’un nuancier assezélastique, ont souvent donné une traduction explicitement politique à leurconservatisme. Mon intention n’est en aucun cas de vous acculer à uneprofession de foi d’un tel ordre, mais pensez-vous qu’il soit possible de sesentir aussi peu à l’aise dans son temps sans en tirer de conséquence politique? Autrement dit : est-il possible, en littérature, de célébrer le passésans charrier tout un panel d’attitudes ou de jugements politiques ? 
Lionel-Édouard Martin. À dire vrai, jem’attendais à cette question – sans pour autant la souhaiter, le cheminrisquant d’être d’autant plus ardu que j’éprouve une forte estime, dans leursexpressions littéraires, pour les auteurs cités. Conservatisme, oui, le maître-mot a été dit, mais sans douteconvient-il de lui donner le sens que je lui prête. Permettez-moi, pour cefaire, de m’essayer à une pirouette : une des meilleures marques derillettes qui soit, professant une honnêteté de recette « àl’ancienne », sans adjonction d’aucune matière étrangère à la brave raceporcine, si ce n’est quelques épices, appuie son credo gastronomique sur ceslogan : « Nous n’avons pas les mêmes valeurs ». Cela revient àdire que le bon, voire l’excellent, relèverait d’autres temps où la fringale serégalait d’une authenticité de nos jours perdue, et frelatée par divers ingrédientsdont la nécessité reste à prouver : une épaisse couche de graisse est un conservateur très efficace, et qui n’arien d’artificiel. Que je me fasse bien comprendre au travers de cette imagequelque peu tarabiscotée : je me sens, comme beaucoup d’autres, l’héritierd’une époque où, me semble-t-il, on ne nous faisait pas prendre des vessiespour des lanternes, et c’est cet héritage qui me garde l’œil ouvert etl’oreille attentive. Je vois, j’entends, je juge, avec mes valeurs, qu’ils’agisse d’expressions artistiques contemporaines ou d’évolutions de lasociété, et je me sens proche de ceux qui participent de ma vision des choses.Ces derniers, où sont-ils ? – puisque j’ai l’impression que vousm’attendez sur ce terrain : tantôt d’un bord, tantôt d’un autre, il n’y arien d’absolu dans leur localisation. En ce qui me concerne, il ne serait pasinapproprié de parler d’éclectisme politique, d’où toutefois seraient excluestoutes formes d’extrémisme. Mais je n’ai garde, vous le savez, d’aborder dansmes livres ces questions sous l’angle d’un quelconque engagement de ma part, nedésirant pas empreindre mon esthétique de considérations polémiques qui, à monsens, n’ont pas leur place dans des romans où c’est l’imaginaire qui doitprimer. 
Marc Villemain. Je confesse avoir étéun peu fourbe, au moins facétieux, en vous entraînant sur un terrain disonsplus social, voire politique, que celui auquel vous avez habitué vos lecteurs…Mais je ne pensais pas vous y voir entrer avec un tel entrain ! Comprenezque je ne m’intéresse pas tant à l’éventuelle traduction politique de votreécriture, en effet exempte d’une telle ambition, qu’à ses inévitablescorollaires dans l’esprit du contemporain. Car l’ensemble de votre œuvre aquelque chose d’élégiaque : le temps que vous chantez est un temps mort,en tout cas moribond, et, sauf à considérer que la littérature n’aurait sur lesesprits d’autres effets qu’abstraits ou esthétiques, on ne peut guère refermervos livres sans qu’affleure une méditation sur ce que le monde perd en avançant(je ne dis pas en progressant), surce qu’il défait dans sa marche même. Je me demandais simplement si vous enaviez conscience, et jusqu’à quel point vous assumiez cette relativeasocialité. Ce qui me conduit à interroger cet « imaginaire » que vousinvoquez. Vos livres en effet sont de chair et de terre : on y éprouve lesduretés de la vie et les injustices de l’existence, les caprices du corps, duvieillissement, du climat, on y souffre (toujours en silence), on y mange(beaucoup) et y boit (presque autant) dans une joie mêlée de solitude, on s’yémeut pour les vieilles pierres et le fragile immuable de la nature, on ycommémore la terre ancestrale, celle des aïeux, celle du village ou de lapetite communauté. Que pouvez-vous nous dire de cet imaginaire somme toute trèstellurique, où ce que nous éprouvons surtout, c’est la densité d’unemémoire ? Bref : comment définiriez-vous l’imaginaire ? 
Lionel-Édouard Martin. Je feraisd’abord un distinguo entre l’imaginaire et l’imagination. Si c’est, l’imagination,la capacité de créer des univers, des personnages, ex nihilo, sans la ressource d’un vécu personnel, alors je n’aiaucune imagination – ce que parfois je regrette, même si je doute qu’il y aittant d’écrivains doués de cette faculté démiurgique : on puise pour écriretoujours un peu de soi-même, du moins me semble-t-il, sans doute à des degrésdivers mais à des degrés bien réels. L’imaginaire, à mes yeux, relève d’uneautre alchimie : c’est l’aptitude à susciter des souvenirs pour en tisserles fils, les combiner suivant des motifs dont la survenue m’échappe, mais quiont trait sans doute à l’organisation neuronale de la mémoire. Une imagesurgit, tirée de je ne sais où, sollicitée par quel inconscient ? quientraîne des mots qui entraînent des images et des mots, comme un fleuve segonfle d’alluvions, et toute cette matière va se fondre dans un creuset dethèmes dont, vous avez raison, certains sont récurrents pour ne pas direobsessionnels – vous les avez clairement identifiés. C’est peut-être cettefaçon d’en appeler à l’imaginaire, de le tramer, de le résoudre, qui rend auxyeux de mes lecteurs mon « œuvre » (permettez-moi les guillemets) si« cohérente » (de nouveau, oui, s’il vous plait), qu’il s’agisse deprose ou de poésie : on peut, pour les résumer, ramener ces constantes àune relation particulière de la langue au corps, puisque je n’établis guère dedifférence entre le plaisir des mots et le plaisir des chairs, la bouche étantsans doute, dans mes écrits, l’organe le plus (ré)actif, qu’il s’agisse deparler, de boire ou de manger – jamais d’aimer, vous l’aurez remarqué –, cestrois verbes se confondant, se fondant, dans un rapport charnel au monde, nonexempt de volupté, même si mes personnages sont en effet des solitaires hantéspar un mal-vivre ou un mal-être. Si tous, à leur manière, peuvent s’identifierà des jouisseurs, à des êtres de désir(s) quelle que soit la façon dont ilshabitent leur univers, il n’est pas impossible qu’ils soient tous uneprojection de moi-même… 
Entretien avec Lionel-Edouard Martin
Marc Villemain. Je n’ai pas souvenird’avoir croisé tant de jouisseurs dans vos livres. L’idée de jouissance induitaussi, je dis bien aussi, larecherche d’un plaisir ramassé sur lui-même, dont l’objet même serait d’êtreconsommé, un plaisir pour ainsi dire « gratuit ». N’était la voluptésensuelle, beaucoup de vos personnages ont un mode de relation au vivant que jequalifierai assez aisément de rabelaisien. C’est vrai de leur rapport à lalangue, celle qu’ils parlent et dont en effet ils donnent l’impression qu’ils lamâchonnent et la recrachent afin d’en éprouver le suc et d’en jauger lestanins ; et c’est vrai bien sûr de leur rapport aux nourritures terrestres, dont on pourrait presque dire qu’ils lesinvestissent d’un caractère quasi sacré. Or, niché au cœur de leurs plaisirs,persiste un vieux fond de désespérance : si bien que leur plaisirressemble parfois à un pis-aller. Aussi me suis-je souvent fait la remarque, envous lisant, que quelque chose en eux se refusait à ce plaisir : qu’ils leprenaient, l’éprouvaient, éventuellement en jouissaient, mais qu’ils lefaisaient sans se leurrer, sans se duper eux-mêmes : en s’en sentantvaguement, lointainement coupables. Arrêtez-moi si je me trompe… 
Lionel-Édouard Martin. Vousarrêter ? Certainement pas, vous dites mieux que je ne ferais, faute dedistance critique, le ressenti de mes personnages. Permettez-moi toutefois derebondir sur vos analyses : comme il y a, ou comme il y a eu, des gaucherscontrariés, peut-être mes « êtres de mots » (j’aime bien les appelerde la sorte) sont-ils des « jouisseurs contrariés », de ces êtresqu’on n’a pas laissé jouir à leur guise et à leur aise de ce qu’ils aiment, aunom de je ne sais quelle nouvelle norme imposée par la société : aussi sesentent-ils gauches, maladroits dans leur vie, coupables (en effet) de leur a-normalité, au point de se révélerasociaux, de refuser de coexister avec leurs semblables. Ils fuient, chacun àleur manière, pour trouver refuge où ils subsisteront mieux. C’est le plussouvent loin du monde, dans une réclusion volontaire, à moins qu’ils nes’engoncent dans un caractère bourru qui les rend peu perméables aux autres –c’est le cas du marquis de Cruid, dans LaVieille au buisson de roses ; d’autres fois, c’est en fin de compte lamort qu’ils iront habiter, comme Jeanlou dans Jeanlou dans l’arbre, ou comme l’Ernestine de Deuil à Chailly. Vous dites rabelaisiens ?Certains sans doute le sont, tel, dans Versla Muette, Jean-Bernard Lhermite le bien nommé, ou Lucian, qui ne pensentguère qu’à faire ripaille, mais qui entretiennent avec les nourritures tantliquides que solides un rapport tout intellectuel, très codifié – un rapport de culture – bien loin decelui, plus immédiat, moins chichiteux, d’un Pantagruel ou d’unGargantua : comme si boire et manger relevaient d’un écœurement si cesdeux activités bien complémentaires ne respectaient le cérémonial de la table,et plus généralement ce que jadis on nommait politesse. Métaphore à lire, dans ces attitudes, d’une désespérance– vous n’avez pas tort – face à une société française en cours dedéritualisation (alors qu’elle se caractérisait naguère encore par l’abondancede ses rites), où la vulgarité, le sans-gêne, prennent le pas sur l’attentionportée à autrui ? Il n’est, au final, pourrait dire plus d’un de mespersonnages, de plaisir que dans un certain raffinement, dans des façonsd’être, dont la raréfaction contemporaine incite à l’échappée vers la thébaïde… 
Marc Villemain. Précisément, j’allaisrelever chez vous ce que je nommerai, sans intention railleuse aucune, unesorte de ritualisme, à tout le moins un goût certain pour tout ce qui peutparticiper d’une forme de liturgie. Ce pourrait même être une marquesymptomatique de vos personnages : leurs gestes, leurs actions, leursintentions, sont toujours codifiés, soucieux d’honorer une appartenance, uneaffiliation, une transmission. Persiste dans le moindre recoin de leurexistence une sorte de tentation de la gravité. Comme si chaque geste ou chaqueparole les engageait. C’est d’ailleurs ce qui les rend si touchants, cetalliage d’émerveillement devant ce que la vie peut avoir de fragile ou demiraculeux, et de prescience de la vacuité de tout. Cette combinaison degravité ontologique quasi spontanée et de relative nonchalance, voire d’apathiesociale, pourrait éclairer, en partie au moins, cette disposition au rituel,lequel permet d’enrober de sens nos moindres actions. Aussi, j’aimerais vousdemander à quoi vous attribuez ce tropisme, à quelle origine, à quelle part devotre vie vous pourriez le rattacher. 
Lionel-Édouard Martin. Vous avouerai-je que j’espérais que vous en viendriez àcette question ? – je vous ai certes un peu tendu la perche, mais je suisheureux que vous la saisissiez. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elleme paraît fondamentale – la question, pas la perche ! – pour tâcher decomprendre dans quel contexte ontologique,pour reprendre votre terme, j’écris, ou tâche d’écrire. Même si j’ai beaucoup bourlingué dans ma vie – mais pas autantque le cher Cendrars… –, je crois être, fondamentalement, viscéralement unprovincial, comme ont pu l’être à leur manière un Mauriac ou un Giono, unprovincial ancré dans sa terre, dans une ruralité qui de nos jours n’existeplus, balayée par le remembrement et l’agriculture intensive. Je suis né dans un« pays » très pauvre – il faut lire les descriptions géographiques ettouristiques de Montmorillonnais du XIXe siècle, qui en font undésert couvert de brandes impénétrables où paissent au mieux quelques moutons.Dans un tel contexte, on n’a guère d’histoire, les envahisseurs passent – quandils passent – en se gardant bien, pas folle la guêpe !, de s’arrêter.C’est ainsi qu’on devient, en 1956, usufruitier d’un patrimoine inaltéré, oupresque, sur lequel le temps n’a guère eu de prise. J’ai vécu toute mon enfancecomme on devait vivre autour de l’an mil – quelques automobiles, bien sûr, dansle panorama, pour prendre le pas sur les attelages, mais j’ai connu les chars àbancs, à défaut des calèches, et les chevaux tirant l’araire dans les labours.Cette existence était, comme elle l’était au Moyen Âge, scandée par des ritespaïens autant que catholiques – des fêtes, des foires, des assemblées –, par une gestuelle de haute antiquité – on en trouvel’illustration dans les miniatures des TrèsRiches Heures du duc de Berry qui datent de 1410. C’était ainsi de touteéternité, il n’y avait pas lieu d’y rien changer. Les années 1960, 1970 sontvenues bouleverser, à tort ou à raison, cet ordre invétéré où touts’accomplissait suivant une routine fermement établie, mais j’ai vécu toute mon enfance, j’yinsiste, dans cette continuité des âges qui rythmait les jours, les semaines,les mois et les saisons, où le dimanche on allait à la messe – à celle d’avantVatican II – moins pour la messe elle-même que peut-être pour le faste quil’entourait, balancements d’encensoirs, grandes orgues, flopées d’enfants dechœur en aube et de séminaristes. Lamesse en latin, langue de rituels s’il en est, où je m’égosillais parfois –mon arrière-grand-tante était choriste, et je l’accompagnais à la tribune pourpiailler avec elle de ces chants auxquels personne ne comprenait rien sansdoute, ou pas grand-chose, mais qui, venus du fond des siècles, travaillaienten profondeur cet imaginaire dont je vous ai parlé, et qui le travaillent encoreaujourd’hui. Sans compter tout le reste, les travaux des champs, enparticulier, où les paumes s’engageaient dans des techniques vieilles comme lemonde, où les corps épousaient des attitudes immémoriales, où tout était conservé, et comme sacralisé par ceconservatisme. Ce sont là, je crois, les origines de ce tropisme que vousévoquez, dont je suis bien incapable actuellement de me défaire – et dontpossiblement je ne souhaite pas non plus me défaire. 
Marc Villemain. Vous mêlez dans votrelittérature une mémoire propre, intime, celle de ce Haut-Poitou qui vous a vugrandir, celle de vos communautés d’appartenance, et celle, finalement, d’unhumain sans âge, immémorial, un humain, si j’ose dire, prototypique. Ce qui, en effet, vous accointe à l’humanisme, ausouci conjoint d’honorer la part immuable de l’homme et de saluer sonirréductible particularité. De là sans doute découle que vous vous acharniez àdépeindre des mondes, si ce n’est perdus, du moins oubliés. Vous parapheriez,sans déplaisir je pense, ce mot d’André Blanchard : « Si se souvenir n’est pas souffrir, n’écrivezpas. Il y a la vie pour ça. » Sur un plan strictement littéraire,toutefois, et alors que vous avez écrit déjà une vingtaine de livres, vousarrive-t-il d’éprouver le besoin, l’envie, la curiosité, de lâcher un peu delest ? de laisser au passé le soin de rejoindre l’histoire ? d’allerchercher ailleurs qu’en votre mémoire l’occasion ou le ferment d’une autrelittérature ? Je le dis sans spécialement l’attendre ou l’espérer, mais enm’interrogeant sur ce que pourrait être l’œuvre à venir de Lionel-ÉdouardMartin : poursuivra-t-elle, par principe ou nécessité, ce travaild’excavation, de ressassement de la mémoire intime, ou prendra-t-elle la clédes champs, s’aventurera-t-elle sur des terres qui vous seraient moinsfamilières, moins familiales, sur des terrains de jeux autres que ceux de votreenfance… ? 
Lionel-Édouard Martin. Jacques Josse,dans un article qu’il a bien voulu consacrer à mon Dire migrateur, écrit en substance que si mes romans sont ancrésdans mon terrain natal, ma poésie vogue le plus souvent sous d’autrescieux : rien sans doute n’est plus vrai – même si quelques-uns de mestextes narratifs – Corps de pierre, Vers la Muette, sans parler bien sûr du Tremblement – mènent aussi le lecteur auBrésil et dans cette Caraïbe insulaire où j’ai pris mes quartiers depuis unegrosse dizaine d’années. On pourrait s’interroger sur cette partitiongéographique – et j’ajouterai historique – des genres auxquels je me prête, etj’ai peut-être une piste : le poème, du fait de sa relative brièveté, n’apas lieu de susciter autant que le roman cet imaginaire que j’ai tenté dedéfinir plus haut – même si, d’évidence, il obéit aux mêmes principesd’écriture, fondés sur la dynamique de la scansion ; mais, le plusfréquemment, le poème s’arc-boute sur la chose vue, rencontrée, dans unmouvement de l’œil qui la saisit dans son instant, dans l’émotion du moment présent : ce qui compte alors, c’est lelieu, c’est le temps de la vision, de la captation sensorielle dont les motsvont jaillir : or je vis dix mois sur douze en Caraïbe, loin de ces lieuxd’enfance où je ne retourne guère qu’en été. Dès lors : oui, cette(ré)partition s’explique et prend du sens.Maintenant :m’est-il possible de m’appuyer sur mon environnement actuel pour écrire nonplus des poèmes mais des textes narratifs ? Comme je l’ai dit ci-dessus,je l’ai fait dans certains de mes romans, mais toujours, au final, dans lesouci de relier par le langage mes deux mondes, l’ancien et le nouveau, de lesabouter vaille que vaille par l’entremise d’un narrateur ressortissant aux deuxrives, et dans un esprit de continuité spatio-temporelle. Dire, alors,« il », moi l’îlien, pour couper le cordon ombilical ? Maissuis-je assez étranglé, pendu, pour vouloir le faire ? Ce qui est sûr,c’est qu’aujourd’hui j’ai l’impression d’être parvenu au bout d’un système – lemien –, et qu’il me faut me renouveler sous peine de ne plus écrire. Aller versquoi ? Peut-être des textes plus réflexifs, plus en prise avec notreépoque, des sortes d’essais poétiques ou un journal au jour le jour – dont mon Brueghel en mes domaines pourrait biense révéler la première déclinaison (rosa,rosa, rosam…). 
Entretien avec Lionel-Edouard Martin

Marc Villemain. Ce qui nous ramène àvotre écriture, à votre style. Lequelparvient à résoudre une équation qui n’est pas loin, pour un écrivain, dereprésenterle Graal (j’en sais quelquechose.) Je m’explique. Par bien des aspects, l’on pourrait vous apparenter à un« classique. »  Votre écriture, très tenue, poncée, dont lemoindre détail est poli, d’un lustre que l’on dirait presque maniaque, attesteun sérieux digne de la grande littérature,sans même parler, si vous me passez cette allitération, d’un luxuriant lexique,dont le moins que l’on puisse dire est qu’il prend l’air du temps àrebrousse-poil. Qui plus est, vous êtes latiniste, ce qui ne gâche rien.Pourtant, il suffit de vous lire sur quelques lignes pour observer combien cetteécriture se règle aussi sur une énergie très mobile, une syntaxe et une ponctuationrétives à toute linéarité, pour ne pas dire allergiques à un certain impératifde lisibilité, votre phrasé engageantun rythme interne qui pourrait évoquer le contretemps tel qu’on le pratiquedans le jazz –je songe là un jazzécorché, accidenté, en partie imprévisible, à l’image d’un chorus de Coltrane, du jeu très ponctué d’un Ahmad Jamal ou, plusproche de nous, d’un Portal. Bref, pour le dire d’un mot, votre classicisme esttravaillé, taraudé, sali par uneconstruction bien plus moderne qu’iln’y paraît. Ce n’est pas par hasard que j’évoquais Rabelais, dont vous me semblezaussi être un lointain héritier – et j’ignore, disant cela, si la chose vousagrée. Pas seulement parce qu’on ripaille dans vos textes, et goulûment, c’estbien la moindre des choses, mais parce que, comme lui, vous mêlez, dans un mêmemouvement, l’érudition et le parler populaire, la révérence aux anciens et leplaisir potache au dialecte et à l’argot, enfin bien sûr parce que vous nousramenez sans cesse à quelque chose d’organique. 
LEM. Classique ? Encorefaudrait-il s’entendre sur le terme, qui se réfère à la petite bande du XVIIe– vous savez ? « la Corneille, perchée sur la Racine de La Bruyère,Boileau de la Fontaine Molière » – aussi bien qu’à son esthétique enrupture de baroque, et à l’accord des préceptes stylistiques de Malherbe. On aété sévère avec ce vieux bonhomme, au motif qu’il a voulu dégasconniser lalangue française, la débarrasser de toutes les turbulences dialectales du XVIesiècle, et sans doute peut-on lui en vouloir, oui, de ces excès tracassant lelexique. Mais c’est oublier ses autres exigences, qui touchent à la musicalitédu vers et de la phrase (entre autres la condamnation de l’hiatus et descacophonies, l’interdiction dans la prose des structures rythmiques du vers) –qui concernent le dressage, donc, de l’oreille. Si mon écriture est« classique » pour partie, c’est bien, me semble-t-il et en toutehumilité, parce qu’elle s’efforce d’appliquer ces règles d’harmonie qui sont demise dans toutes les grandes œuvres françaises et qui traversent, jusqu’à uneépoque récente, le style de tous nos « meilleurs » écrivains – on nelit plus guère (et on a bien tort car c’est un livre magistral), Le Travail du style, d’Antoine Albalat,qui le montre avec pertinence. Il y a donc ce parti pris, que je développe, àrebours de nombre de nos contemporains, dans des phrases plutôt longues, qui nevont pas sans faire achopper le lecteur, vous avez raison – mais ce serait tropfacile, aussi bien, de le faire gambader sur de la cendrée : le crosscountry se révèle plus spectaculaire et sollicite les muscles plushasardeusement qu’une course bien lisse, bien nette, sur du plat. Si j’aime lepropre du classicisme, j’aime aussi la boue soudaine, moi, la flaque intruse,l’obstacle imprévu, le mélange des genres– la salissure, oui, déboulant sur lapage candide, l’inopinée maculation : ce qu’on appelle le burlesque, cet avatar littéraire dubaroque, qui prend à contretemps l’attendu, qui botte en touche quand on sefigure le voir tirer au but. À mon sens, l’agrément d’un style, c’est l’inouï,la surprise, qui stoppe la marche pépère, méduse l’œil, l’oreille, à un momentde leur parcours : en musique, l’appogiature, cette note fortementaccentuée qui appuie, dissonante, narquoise, sur la tête de l’accord dont elleretarde l’émergence convenue, produisant un effet de syncope – comme si onétait, d’un coup, à côté du rythme,comme si, d’un coup, le rythme suffoquait (ce rythme marqué, en écriture, parla ponctuation, qui joue, vous avez raison, dans ma prose un assez grand rôleen lui imposant une scansion particulière). Vous faites référence aujazz ; c’est une référence très à propos, même si je n’en écoute, à tortprobablement, plus guère aujourd’hui : mais je me sens proche, sansvouloir pour autant les imiter, des écrivains qui s’en réclament, de Céline, deChristian Gailly, de Jean-Marie Dallet, d’Aziz Chouaki (dans son théâtre) –beaucoup plus proche de ces écharpilleurs de rythme que de ces auteurs à laprose sans relief, englués dans la seule narration quand à mes yeux – et à mesoreilles – la littérature, c’est une affaire, avant tout, de style, c'est-à-dire, pour en donner mapropre définition, d’irruptions de brisures dans une continuité. 
Marc Villemain. Ce qui achève, n’est-cepas, de vous installer dans le camp des classiques… Mais venons-en maintenant,si vous l’acceptez, à des considérations plus immédiates. Ceux qui vouscroisent emportent avec eux une image de vous, pardonnez-moi l’expression, unpeu vieille France. Je veux dire parlà que ne sera guère surpris de vous rencontrer celui qui vous lit : ensus de vos inclinations littéraires et artistiques, vous avez les manières devos personnages – une certaine façon de vivre à côté du temps, une certainedésuétude narquoise, ce même goût du travail bien fait, cette expression tout àla fois érudite et joviale, cette réserve aussi. Et pourtant. La réalité estaussi, vous l’avez rappelé, que vous avez voyagé, bourlingué, que le terroir, s’il est l’humus où s’irrigue votreœuvre, relève plusd’une mémoire sensorielleet spirituelle que d’une fréquentation quotidienne, enfin que, si vousconnaissez le latin d’église, vous n’en êtes pas moins pratiquant de l’ultra-moderne solitude, comme diraitl’autre, je veux parler de l’Internet littéraire ou des réseaux sociaux de typeFacebook. Il ne s’agit pas ici de discuter les commodités de la chose, lespossibilités qu’elle offre à un écrivain (mais aussi à un éditeur, à unlibraire, à tout autre acteur) de diffuser ses travaux ou de se faireconnaître, mais d’en profiter pour interroger le fonctionnement, les us etcoutumes, l’évolution du milieu littéraire. Tout cela constitue-t-il, selonvous et pour aller vite, un simple outil (de type promotionnel, par exemple),ou pensez-vousque s’y redéfinitl’antique répartition des forces, ou a contrario que de nouveaux académismespourraient s’y faire jour et supplanter les anciens, bref que s’y élaboreaussi, nolens volens, un certainavenir pour la critique, l’édition, la culture littéraire ? 
LEM. Moi, vieille France ? Allons donc, il m’arrive, l’été, de tomber leblazer et de porter des polos col déboutonné – c’est dire ! Et je vouscertifie que je ne roule pas en Juvaquatredécapotable, comme le marquis de Cruid dans la Vieille au buisson de roses, vous confessant toutefois que je rêvedepuis toujours de conduire une Traction avant – mon côté chef de gang,mettons. Mais rangeons-nous des voitures, puisque vous voulez me faire parlerdes TIC et spécifiquement de l’Internet. De ce dernier, j’ai l’usage de tout unchacun, banal, auquel s’ajoutent ceux des écrivains dont nous sommes, vous etmoi, comme pas mal d’autres. Instrument de promotion, bien entendu – même si jelaisse à mes éditeurs, pudiquement, le soin de ce travail : j’y répugne, jene sais pas faire, j’ai l’impression d’embêter les autres comme on m’embête àm’appeler au téléphone dans l’alléchant dessein de me vendre des fenêtres àdouble vitrage ou des contrats d’assurance-vie. Et ils y réussissent, meséditeurs – je pense en particulier à Tarabuste, à Soc & Foc, au VampireActif –, et à bon compte, commercialisant directement leurs titres, sansintermédiaire, et en retirant de suffisants profits ; ce qui leur permet deprocéder à de tout petits tirages, mais fortement rémunérateurs, et de disposerd’assez de capitaux pour publier, non pas ce qui se vend beaucoup, mais ce quileur plaît et qui relève de leur niveau d’exigence. C’est un point nodal, j’ensuis convaincu : de même que l’avenir d’une certaine agriculture, extensiveet de qualité, respectueuse du consommateur, passera par la vente en direct desa production, de même l’avenir de la littérature, d’une certaine littérature, artisanale, longue en bouche, de hautegraisse, passera-t-elle par les mêmes circuits de distribution que l’Internetfavorise grandement.Là,je parle des livres de papier, fleurant bon la cellulose, pesant leur poids de CentaureIvoire ou d’Olin Smooth. Le livreélectronique (tel que l’édite et le promeut publie.net, par exemple) relèvequant à lui d’un tout autre sujet, puisqu’il touche au concept-même du livre, appelé à développer d’autresformes que celles actuelles, par le tissage de liens, de renvois à des sites,qui rendront peut-être un jour caduque la description – c’était, dès 1928, peuou prou le projet de Nadja, par lerecours à la photographie ; cela au profit d’autres choses encore àdéfinir, qui, probablement, relativiseront la notion d’auteur en agrégeant àl’écrivain principal d’autres créateurs – en constituant des galaxiesd’écriture, en aménageant des espaces de collaboration. Dans cet avenir tel queje le considère, la critique, quelle que soit la nature, réelle ou virtuelle,des livres recensés, jouera comme aujourd’hui le rôle déterminant duprescripteur, auquel s’ajoutera celui, de nos jours presque inexistant dans lapresse « papier », dévolu au bouche à oreille et à l’interactivité.Toutcela – édition, diffusion, critique… – me persuade que l’on avance à grands pasvers l’établissement de communautés littéraires d’un genre nouveau. Faut-ils’en plaindre ? Je pourrais mitiger ma réponse, du froid, du chaud, duoui, du non ; mais le système actuel a suffisamment dégradé, mesemble-t-il, la littérature pour qu’on ne puisse espérer qu’en retirer du mieux. 
Marc Villemain. Permettez que jetermine sur une note un peu plus personnelle, libre à vous de lacommenter : un soir que nous dînions, vous avez eu un mot pourregretter qu’aucun critique n’ait jamais relevé que vous, « enfant deMarie », étiez aussi un « écrivain catholique. » 
LEM. Quelle belle mule du pape vousfaites ! Quelle mémoire, et quelle adresse à décocher le coup de piedtraître ! – Il est vrai que, sauf respect, nous sommes, vous et moi, deuxbaudets du Poitou… Un « enfant de Marie », c’est un enfant qui, pourdiverses raisons, a été consacré à la Vierge. Je l’ai été dès mes deux ans – etje le suis toujours, n’ayant pas abjuré : une vilaine primo-infection quim’avait pris les poumons – « le poumon, le poumon, vousdis-je ! », possiblement à jouer parmi les crachats d’un vieuxtuberculeux de nos voisins, c’est du moins ce qu’on suppose dans la mémoire dema famille. Médecins, spécialistes de tout poil, bien sûr, appelés à monchevet ; mais deux précautions valant mieux qu’une, un recours à laprotection mariale ne risquait pas de nuire à mon rétablissement. Donc :consécration à la mère de Jésus, laquelle, dans ma sous-préfecture d’enfance, acensément accompli quelques jolis miracles, levant en particulier les crues dela Gartempe, notre cours d’eau local aussi capricieuxque les biquettes de ma grand-mère. Intercession divine ? Efficacité dutraitement ? Toujours est-il que je m’en suis sorti – sans doute pouravoir le plaisir, aujourd’hui, de gentiment converser avec vous…« Écrivaincatholique », me demandez-vous ? Cela mérite une mise au point, etj’ai peut-être été rapide, le bourgogne aidant lors de ce fameux dîner – etfameux –, dans la formulation de ma pensée. Dans aucun de mes livres je n’aifait l’apologie de la religion, ni même n’en ai développé les aspects sousforme de théorie : sans doute n’en éprouvé-je pas la nécessité, eu égard àl’économie de mes « romans » (appelons-les comme ça),  même si je ne répugnerais pas à le faire,quitte à ce que les « bien pensants » crient haro sur le… baudet et àmarginaliser encore un peu plus la vieille bête. Toutefois : mes textessont imprégnés de ce que j’appelle la « mythologie christique », deréférences aux épisodes à mes yeux les plus saillants et les plus poignants desÉvangiles, tels que celui de la Pentecôte – c’est très évident dans La Vieille au buisson de roses, dont unedes scènes principales est directement inspirée par l’avènement du « dondes langues » –, tel que celui du chemin de croix, tel que celui de larésurrection. Maintenant, je vous sens titillé par la question du« pourquoi ? » – à moins que ne me trompe ? Non ? Jem’en doutais bien ! Comme je vous l’ai dit plus haut, mon enfance a été corsetéepar une éducation catholique – assez lâche, malgré tout, et tempérée dans sesresserrements par l’agnosticisme goguenard de mes deux grands-pères. Du côté demes « femmes » – j’ai vécu toute ma prime jeunesse entouré de femmes,ma mère, mon arrière-grand-tante, ma grand-mère maternelle, une de mes tantes…–, il en allait différemment, et à demeurer dans leurs jupons – vous pensez, unenfant maladif et malade ! –, je me suis empreint de leur foi souventnaïve et de ces rituels évoqués ci-dessus – qui m’ont, dans leur magnificence,profondément marqué. Ceci – je dis : cette imprégnation lyrique de la chose religieuse – sansdoute explique cela. Il paraît qu’ « on ne guérit pas de sonenfance » : à cette aune, je dois être un souffreteux, unvalétudinaire-né, traînant mon infirmité congénitale jusque dans mon âgeadulte… Mais rassurez-vous, si jamais vous vous inquiétez : je me portecomme un charme, et la maladie qui m’affecte est cette « maladied’amour » dont on sait, quoi que l’on pense de la chansonnette,qu’« elle court dans le cœur des enfants de sept à soixante-dix-septans. » Simplement, j’ai commencé plus jeune, comme enfant de Marie – etvoilà bouclée la boucle…
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