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"Les lucioles" : découvrez «La part manquante», le texte inédit de Nina Bouraoui au bénéfice du Refuge

Publié le 11 juin 2014 par Veryfriendly




Photomontage (c) Yagg Tu te sentais citoyenne, intégrée, semblable aux autres citoyens, invisible. Tu aimais cette invisibilité, c’était ta liberté à l’intérieur de la ville, au centre de la foule qui te rassurait.
Tu aimais la masse, le mot, ce qu’il représentait, le volume comme une montagne qui protège, comme un essaim qui entraîne, l’anonymat et le sentiment de faire partie d’un ensemble, de constituer avec les autres cette part bien plus grande que soi : l’humanité.
Tu marchais, avec ces mille visages ajoutés à ton visage, parmi ces milliers de corps en mouvement, ajoutés à ton corps en mouvement et quand tu cessais de marcher, de te déplacer, quand la nuit arrivait, tu te disais que les autres faisaient comme toi, qu’ils s’arrêtaient à leur tour, débutant une autre vie, intime. La vie du désir et de l’amour. La vie des appartements et des chambres privées. La vie drôle ou triste. La simple vie qui faisait écho à la tienne.
Et si chaque histoire était unique, tu pensais que tous les hommes et toutes les femmes se ressemblaient. Tu en étais certaine. L’amour était grand et fou pour tout le monde. Et quand l’amour échouait, les larmes étaient les mêmes pour tout le monde : amères et sans fin.
Tu parlais de moins en moins de ton homosexualité. Tu n’en éprouvais plus le besoin. Tu n’en avais jamais eu honte et en avais tiré une certaine fierté enfant puis adolescente pour affronter les avis, les remarques, les blessures de ton entourage.
Le temps avait fait comme le sable, recouvrant les mauvais souvenirs sans les cacher en entier.
Tu étais sans haine mais tu n’avais pas oublié les phrases assassines : il faut la montrer à un médecin/il te poussera un zizi/les parents ont démissionné/après tout ce que j’ai fait pour toi, on me dit que tu es une lesbienne, quelle honte !
Au fil du temps, tu étais donc devenue comme les autres, intégrée, citoyenne, libre, et invisible. Ton travail te protégeait : d’une certaine façon, tu avais réussi. Et cette réussite te donnait une sorte d’immunité. Tu n’étais ni sale, ni coupable.
Tu n’avais pas eu d’enfant. Tu n’en voulais pas.
Tu appréciais la beauté des hommes, la force des épaules, des mains, des ventres serrés. Tu n’éprouvais pas de réel désir mais une admiration pour les corps secs qui plongeaient depuis les falaises du sud et se relevaient de l’eau comme des statues indestructibles.
Tu n’avais pas choisi ton homosexualité. Il n’y avait aucune explication à cela et tu ne voulais pas en donner quand on te le demandait, restant sans réponse, choquée que l’on puisse encore te poser la question. Tu aimais et cet amour te donnait de la force, de la joie, de l’élan, de l’espérance. De la vérité aussi. Tu ne t’étais jamais trahie, jamais empêchée. Tu n’avais jamais éprouvé de dégoût, pas de regret non plus car le bonheur ne se regrettait pas.
Tu étais croyante. Tu priais, souvent. Tu espérais. La foi remplissait la part manquante. Elle donnait la douceur et la bienveillance. Elle réparait les défauts. Elle élargissait le cœur. Elle agissait comme un baume sur la haine. Elle élevait. Elle enseignait. Elle rendait meilleur.
Tu te sentais heureuse, accomplie. Tu suivais ton chemin. Il t’arrivait d’avoir peur de l’avenir mais jamais de ton prochain.
Tu avais des doutes, comme tous les hommes et les femmes de ton âge, peu de certitudes et tu t’en félicitais.
Tu voulais apprendre des autres encore et toujours, sûre qu’une seule vie ne suffisait pas à percer tous les mystères que l’existence réservait.
Tu croyais en la force du langage, les mots désarmant les plus armés.
Tu te sentais libre dans un pays libre. Tu n’étais ni menacée, ni en danger. Tu vivais, aimais, comme tous les autres invisibles et citoyens français.
Tu attendais le printemps et vénérais l’été. Tu étais parfois mélancolique mais jamais triste.
Tu avais bâti un vrai château amoureux, laissant les meilleurs y entrer. Elle était là ta seconde famille, parmi les visages choisis, doux et amis.
Tu menais une vie tranquille, souvent heureuse. Les jours coulaient.
Un jour, suite à une loi votée pour que tu deviennes aussi égale (en droits) que les citoyens hétérosexuels, quelque chose est arrivé. Une chose à laquelle tu ne t’attendais pas. Une chose que personne ne pourrait oublier. Une chose pour laquelle tu n’as eu aucune explication, aucune résistance car tu n’arrivais pas y croire. C’était comme une gifle. Une gifle de géant.
Tu as pleuré. Devant les hommes et les femmes au poing levé. Devant les enfants qui te rabaissaient. Devant les citoyens qui t’insultaient.
C’était d’une grande brutalité et d’une grande puissance : un flot, impossible à contenir, à endiguer. Tu n’avais plus de mots, toi qui savais parler. Tu n’avais plus d’images, toi qui savais raconter.
La nausée a remplacé ta douce mélancolie et ton château est devenu une forteresse.
Tu as alors quitté la foule, son mouvement, ses mille corps et ses mille visages qui ne te ressemblaient plus. Tu t’es déplacée, tout doucement, sans faire de bruit, de quelques centimètres puis de quelques mètres. Et tu as repris ta marche avec un léger contretemps, à petite distance de tes nouveaux ennemis.

Extrait du livre "Les lucioles"
Editions Des ailes sur un tracteur - 12 juin 2014. Au bénéfice du Refuge.

Plus d'informations ici : "LES LUCIOLES", le livre au bénéfice du Refuge
Et sur la page FACEBOOK des éditions LGBT "Des ailes sur un tracteur" : https://www.facebook.com/Desailessuruntracteur


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