Charlotte-Élisabeth de Bavière, plus connue sous le nom de la Princesse Palatine, fut mariée au Duc d’Orleans, frère de Louis XIV.
Délaissée par son mari qui lui préférait « des mignons », elle se consacra à une correspondance extraordinaire ( plus de 60 000 lettres) avec les membres de sa famille et ses amis dans laquelle elle dévoile les coulisses parfois scabreuses de la cour et se montre un témoin des plus précieux de ce temps. Connue pour son franc parlé et ses allures de « Paysan de Danube », elle gagna pourtant l’estime inconditionnelle de Mme de Sévigné.
Dans sa « Correspondance complète », on trouve une curiosité scatologique adressée à sa tante bien aimée l’Electrice de Hanobre, Sophie de Bohème. Ces deux lettres font penser à un exercice de style inspiré des fameux torche-culs de Rabelais.
L’éditeur Gustave Brunet qui a traduit et modernisé le texte en allemand s’en explique.
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Nous avons hésité à reproduire les deux lettres suivantes, qui se trouvent en français dans le volume allemand publié en 1789, et qui sont sans doute le résultat de quelque gageure entre Madame et l’électrice de Hanovre. Cette étrange plaisanterie ne trouvera pas en nous des apologistes, mais elle pourra s’expliquer si on ne perd point de vue des circonstances bien connues de toutes les personnes qui ont étudié la vie intime à des époques dont la nôtre diffère grandement sous le rapport des bienséances.
Au commencement du dix-septième siècle, les expressions les plus ordurières, les images les plus triviales, et parfois les plus indécentes, se produisaient dans la chaire; elles n’échappaient point à la chaleur de l’improvisation; elles étaient recueillies et imprimées dans des volumes qui paraissaient avec approbation et privilège des hauts fonctionnaires ecclésiastiques. Nous pourrions citer de nombreux exemples, nous nous bornerons à un seul.
Que l’on ouvre les Sermons du Père Philippe Bosquier sur la parabole du prodigue apostolique, réimprimés au moins trois fois, et toujours avec de nouveaux développements, à Arras, à Douai et à Paris; les mots tels que put… y reviennent sans cesse, ainsi que ceux que s’amusa à tracer la plume de Madame. Nous permettra-t-on d’en transcrire un bien petit nombre de lignes? Dans son courroux contre un hérésiarque, le bon Père n’hésitait point à s’écrier:
« Abiit Luther comme le vautour de charoigne en charoigne, abiit comme l’escarbot de merde en merde ( avec « congé de vos révérences, le puis-je dire)…. »
Et plus loin:
« Le bec, la bouche et la plume de Luther sont toujours « en privés, en merde et en fiente. »
A la cour de Louis XIII, on représentait devant toutes les dames des ballets dont les rôles étaient remplis par les plus brillants seigneurs, et qui n’offraient que des plaisanteries d’une licence extrême et des équivoques grossières.
Avec le règne de Louis XIV, ces incroyables représentations s’épurèrent; il resta toutefois dans les pièces composées pour faire briller les talents chorégraphiques du jeune monarque bien des hardiesses qui seraient intolérables aujourd’hui.
Parcourez les œuvres de Scarron, le premier époux de la femme à laquelle Louis XIV unit sa destinée; voyez les Stances pour Mme Je Hautefort, et l’Épithalame pour le comte de Tessé et M. de Laverdin, quel ton incroyable , quelles sales images dans des vers adressés, en manière de compliments, à des femmes de hautparage! Ajoutons que le poete ne se gêne nullement pour employer à diverses reprises les mots grossiers que Madame, dans un accès de folle gaieté, s’amuse à répéter.
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Fontainebleau, le 9 octobre 1694
« Vous êtes bien heureuse d’aller chier quand vous voulez ; chiez donc tout votre chien de saoul. Nous n’en sommes pas de même ici, où je suis obligée de garder mon étron pour le soir ; il n’y a point de frottoir aux maisons du côté de la forêt. J’ai le malheur d’en habiter une, et par conséquent le chagrin d’aller chier dehors, ce qui me fâche, parce que j’aime à chier à mon aise, et je ne chie pas à mon aise quand mon cul ne porte sur rien. Item, tout le monde nous voit chier ; il y passe des femmes, des hommes, des filles, des garçons, des abbés et des suisses ; vous voyez par là que nul plaisir sans peine, et qui si on ne chiait point, je serais à Fontainebleau comme le poisson dans l’eau.
Il est très chagrinant que mes plaisirs soient traversés par des étrons ; je voudrais que celui qui a le premier inventé de chier, ne pût chier, lui et toute sa race, qu’à coups de bâton. Comment, mordi, qu’il faille qu’on ne puisse vivre sans chier ? Soyez à table avec la meilleure compagnie du monde, qu’il vous en prenne envie de chier, il vous faut aller chier. Soyez avec une jolie fille, une femme qui vous plaise ; qu’il vous prenne envie de chier, il faut aller chier ou crever.
Ah ! maudit chier, je ne sache point plus vilaine chose que de chier. Voyez passer une jolie personne, bien mignonne, bien propre, vous vous récriez : Eh ! que cela serait joli si cela ne chiait pas ! Je le pardonne à des crocheteurs, à des soldats, aux gardes, à des porteurs de chaises, et à des gens de ce calibre-là. Mais les empereurs chient, les impératrices chient, le pape chie, les cardinaux chient, les princes chient, les archevêques et les évêques chient, les généraux d’ordre chient, les curés et les vicaires chient.
Avouez donc que le monde est rempli de vilaines gens, car enfin, on chie en l’air, on chie sur terre, on chie dans la mer, tout l’univers est rempli de chieurs et les rues de Fontainebleau de merde, car ils font des étrons plus gros que vous, Madame. Si vous croyez baiser une belle petite bouche avec des dents bien blanches, vous baisez un moulin à merde ; tous les mets les plus délicats, les biscuits, les pâtés, les tourtes, les perdrix, les jambons, les faisans, tout n’est que pour faire de la merde mâchée. »
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Réponse de l’Electrice.
Hanovre, 31 octobre 1694.
C’est un plaisant raisonnement de merde que celui que vous faites sur le sujet de chier, et il paraît bien que vous ne connaissez guère les plaisirs, puisque vous ignorez celui qu’il y a à chier ; c’est le plus grand de vos malheurs. Il faut n’avoir chié de sa vie, pour n’avoir senti le plaisir qu’il y a de chier; car l’on peut dire que de toutes les nécessités à quoi la nature nous a assujettis, celle de chier est la plus agréable. On voit peu de personnes qui chient qui ne trouvent que leur étron sent bon ; la plupart des maladies ne nous viennent que par faute de chier, et les médecins ne nous guérissent qu’à force de nous faire chier, et qui mieux chie, plutôt guérit.
On peut dire même qu’on ne mange que pour chier, et tout de même qu’on ne chie que pour manger, et si la viande fait la merde, il est vrai de dire que la merde fait la viande, puisque les cochons les plus délicats sont ceux qui mangent le plus de merde. Est-ce que dans les tables les plus délicates, la merde n’est pas servie en ragoût? Ne fait-on pas des rôties de la merde des bécasses, des bécassines, d’alouettes et d’autres oiseaux, laquelle merde on sert à l’entremets pour réveiller l’appétit? Les boudins, les andouilles et les saucisses, ne sont-ce pas des ragoûts dans des sacs à merde? La terre ne deviendrait-elle pas stérile si on ne chiait pas, ne produisant les mets les plus nécessaires et les plus délicats qu’à force d’étrons et de merde? étant encore vrai que quiconque peut chier sur son champ ne va point chier sur celui d’autrui. Les plus belles femmes sont celles qui chient le mieux ; celles qui ne chient pas deviennent sèches et maigres, et par conséquent laides. Les beaux teints ne s’entretiennent que par de fréquents lavements qui font chier; c’est donc à la merde que nous avons l’obligation de la beauté. Les médecins ne font point de plus savantes dissertations que sur la merde des malades ; n’ont-ils pas fait venir des Indes une infinité de drogues qui ne servent qu’à faire de la merde ?
Il entre de la merde dans les pommades ou les fards les plus exquis. Sans la merde des fouines, des civettes et des autres animaux, ne serions-nous pas privés des plus fortes et meilleures odeurs? Les enfants qui chient le plus dans leurs maillots sont les plus blancs et les plus potelés. La merde entre dans quantité de remèdes et particulièrement pour la brûlure. Demeurez donc d’accord que chier est la plus belle, la plus utile et la plus agréable chose du monde. Quand vous ne chiez pas, vous vous sentez pesante, dégoûtée et de mauvaise humeur. Si vous chiez, vous devenez légère, gaie et de bon appétit. Manger et chier, chier et manger, ce sont des actions qui se suivent et se succèdent les uns aux autres, et l’on peut dire qu’on ne mange que pour chier, comme on ne chie que pour manger.
Vous étiez de bien mauvaise humeur quand vous avez tant déclamé contre le chier; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds, vous aviez chié dans vos chausses. Enfin, vous avez la liberté de chier partout quand l’envie vous en prend, vous n’avez d’égard pour personne; le plaisir qu’on se procure en chiant vous chatouille si fort que, sans égard au lieu où vous vous trouvez, vous chiez dans les rues, vous chiez dans les allées, vous chiez dans les places publiques, vous chiez devant la porte d’autrui sans vous mettre en peine s’il le trouve bon ou non, et, marque que ce plaisir est pour le chieur moins honteux que pour ceux qui le voient chier, c’est qu’en effet la commodité et le plaisir ne sont que pour le chieur. J’espère qu’à présent vous vous dédirez d’avoir voulu mettre le chier en si mauvaise odeur, et que vous demeurerez d’accord qu’on aimerait autant ne point vivre que ne point chier…
[ Correspondance de Madame la duchesse dOrléans, Princesse palatine. Paris, Charpentier, 1855 par MG Brunet ]