Bagdad, avril 2003. Une femme. Un homme. Une terrasse. Des lettres aussi. Beaucoup de lettres, qui tissent l’histoire d’un amour fou. On ne sait pas grand chose d’eux sinon qu’elle est étudiante en lettres classiques à Bagdad, et qu’il est un palestinien poète et voyageur. Peu importe, d’ailleurs. Dans « Les amants de Bagdad » de Jean Reinert, seuls comptent les mots, la caresse des mots qu’ils s’échangent, la brûlure sensuelle des poèmes qui ruisselle de leurs lèvres et auxquels ils mêlent leurs langues, en y ajoutant le vin de l’amour.
Il n’y aura qu’un seul lieu : « un coin de terrasse, dérobé au ciel ». Là où un jour, il a trouvé allongée « cette gazelle au regard d’onyx », « sa nudité comme un animal magique ». Là où, au moment même où la guerre s’annonce, elle explore « son corps secret de femme » et elle se sent « pousser, comme une nymphe au moment de sortir de la chrysalide, des ailes de liberté ». Il n’y aura qu’un seul bruit sourd et menaçant : celui des bombes qui pourrait éclabousser de sang la ville de Bagdad et mettre en péril la passion. Et pour conjurer le sort, il n’y aura que l’amour et les voix éternelles des poètes mystiques Abû Nuwâs, Ibn Abi Rabî’a, al-Qasim al-Harîrî, Samih al-Quasîm, le Majnoun …
Avec eux, sous l’orage de feu qui menace, on frissonne et on vibre. Au milieu du tremblement de terre et de guerre qui secoue la ville légendaire, on tremble d’amour. On tremble de voir tout disparaître. Le cristal des mots, la pureté des poèmes, la beauté des corps, le chant de l’amour qui hante et envoûte à chaque page. Alors, pour lutter contre la fêlure du temps et du dehors, il faut rester longtemps dans chaque page. Il faut s’y poser. Il faut les lire et les relire. Il faut sentir le vin des mots. Il faut le humer et le goûter comme un grand cru. Car la voix de l’auteur entremêlée à celles des grands poètes arabes et des amants forment un sublime poème d’amour, d’une densité sensuelle ensorcelante, qui provoque comme un état d’apesanteur.
Ce livre est un ilot-refuge contre la lumière trop vive du monde. Un hymne à la puissance de la poésie qui irrigue la vie. Une exceptionnelle déclaration d’amour, à lire avec ferveur à la lueur d’une bougie.
« Les amants de Bagdad », de Jean Reinert. Editions Verticales/Phase deux, 2006. 13.50 euros
Chronique pour le bimensuel (en kiosque) le magazine des livres de Mars 2007